18 Février 2022 - 12h00 • 3520 vues

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Construire la route qui mène de l’envie originelle à la ligne de départ du Vendée Globe est une tâche presque infinie. Nous vous proposons de découvrir les bâtisseurs, ces femmes et ces hommes aux mille compétences et expertises qui œuvrent sur un projet de Vendée Globe et qui donnent vie, corps et sens au rêve des skippers. 

EPISODE 3 :
Comment un partenaire dit oui

Sur un bureau, rue du stade à Saint-Fulgent en Vendée, les dossiers de candidature s’amoncellent. Tous épais comme un coup de vent sur les Açores et bleus, peut-être, pour rappeler qu’on y parle d’océan. Parfois, un projet démarre par une prise de contact avec une entreprise qui n’y connaît rien, mais qui a pu s’intéresser à l’idée. Souvent, la maxime selon laquelle c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes se vérifie. Christophe Guyony, alors directeur général de Maître CoQ s’immerge dans la quinzaine de candidatures de skippers qui se sont proposés pour porter les couleurs de l’entreprise. Tous parlent du Vendée Globe 2020, avec des visions, des intentions, des qualités, des budgets très différents – de 1 à 15 millions d’euros sur quatre ans. Nous sommes en 2017, Jérémie Beyou vient de terminer 3e du Vendée Globe.

Christophe Guyony remonte le temps : « Je suis arrivé dans l’entreprise pendant ce Vendée Globe. Nous organisions déjà la Solo Maître CoQ et on se demandait s’il fallait continuer la trajectoire Vendée Globe. Comme les salariés étaient très motivés d’avoir accroché le podium avec Jérémie, nous avons choisi d’y retourner, mais pas avec l’intention de le remporter, plutôt d’accompagner une personne qui nous plairait bien ».

Le bureau s’allège rapidement, il ne reste « que deux dossiers pour la phase finale, dont celui de Yannick Bestaven », passé par le filtre du projet de la personnalité. L’Arcachonnais est choisi en juin de la même année : il a déjà son bateau, « et c’est quelqu’un avec qui j’ai vite accroché sur les valeurs ; il m’a raconté son histoire de petit garçon d’éleveurs de volaille dans les Landes. A La Rochelle, où je suis allé, j’ai croisé aussi son équipe, et ça m’allait bien ».

Une histoire ancienne

Le patrimoine de l’entreprise recense plusieurs lignes de comptes estampillées Vendée Globe. Il y eut un premier tour avec Bertrand de Broc, dans une dimension mineure. « On avait juste un autocollant sur le bateau, raconte l’ancien DG. Puis nous avons été sollicités par Philippe de Villiers (alors président de la SAEM) avec d’autres entreprises, à participer au sauvetage de la SAEM Vendée, et on a mis au pot. Mais une des grandes étapes pour Maître CoQ fut la période du rachat de la marque par le groupe LDC (en 2009). En 2011, le directeur général de l’époque réalise que les salariés ont peur de perdre leur marque ». Pour la défendre, il a été décidé de la montrer, sur le Vendée Globe – ce qui parle bien aux Vendéens. S’ensuivra l’épopée Jérémie Beyou, marquée par un abandon précoce sur le Vendée Globe 2012 après une casse mécanique, puis le podium magistral en 2016-2017. Le triple vainqueur de la Solitaire du Figaro a postulé aussi, avec la volonté de faire un bateau neuf, ce qui ne colle pas avec la stratégie globale de l’entreprise. Christophe Guyony explique : « Je voulais faire une édition ‘raisonnable’ afin de pouvoir investir dans la pub télé et dans le développement des outils de production. Yannick l’avait compris, son projet était à notre échelle ».

Le contrat proposé par l’entreprise porte des mentions spécifiques, comme par exemple des jours de présence du marin au sein de l’entreprise ou des navigations à bord du bateau avec le skipper. « Nous tenions à ce que les salariés participent réellement au projet voile ».

Yannick adhère. Cela correspond à sa personnalité ; sans doute trouve-t-il dans ces impositions un écho à ses principes de chef d’entreprise. Le candidat a la tête sur les épaules, n’est pas trop gourmand… et puis, il est malin, l’Arcachonnais. « Quand il m’a dit qu’il élevait des canards chez sa grand-mère, je n’ai plus résisté », s’amuse Christophe Guyony.

Est-ce suffisant pour partir à l’aventure pendant quatre ans – plus prosaïquement est-ce suffisant pour mettre beaucoup d’argent sur une tête ? Pas tout à fait. Alors le DG mène l’enquête. « La voile est un petit monde. J’ai écumé les pontons, à Port-La-Forêt, à Vannes, lors de la Solo Maître CoQ J’ai discuté avec des gens... Tiens, pour l’anecdote, j’ai même été le premier à rencontrer Clarisse Crémer qui m’a parlé de Vendée Globe, mais pour son chéri (Tanguy Le Turquais) ! »

L’art de réorienter le projet

L’option Yannick Bestaven ne vacillera pas, d’autant que le skipper a déjà son bateau, un plan Farr de 2006, ex-Akena Vérandas (2009-2013), ex-Initatives-Cœur (2014-2017) qu’ont mené tour à tour Arnaud Boissières et Tanguy de Lamotte, puis Kito de Pavant quelques mois (Bastide-Otio). Ce ne sera pourtant pas le bateau sur lequel le nouveau skipper Maître-CoQ partira autour du monde. Après une route du Rhum techniquement douloureuse (deux casses, un pit stop, un abandon), l’évidence naît qu’il faut un nouveau bateau, mais pas question de bateau neuf, d’autant que le temps de navigation sera trop court pour arriver dans de bonnes dispositions au départ en 2020.

Christophe Guyony voulait l’ex-Macif (2012-2013) et ex-SMA (2016-2017), propriété alors de Mer Agitée. Au détour d’une visite de pontons lors de la Route du Rhum 2018, Yannick Bestaven montre à « son » directeur général un bateau noir en lui glissant qu’il est bien, celui-ci… « La voile, c’est un pot de confiture, une fois que tu y as goûté, tu replonges le doigt. Bon, on s’est un peu chamaillé ». Le choix se porte finalement sur l’ex-Safran de Morgan Lagravière (2016-2017), sur lequel veille Roland Jourdain. « On avait eu l’occasion d’en parler déjà avec Yannick et Bilou en janvier 2018 autour d’une question : Est-ce que, Maître CoQ suivrait si Yannick l’achetait ? ». Face à l’évidente nécessité de changer de bateau, il fallut « trouver un complément de budget, mais j’ai posé mes conditions de chef d’entreprise à chef d’entreprise : puisque ce bateau est plus compliqué, ll faudra changer la dimension de l’équipe. On a embauché Jean-Marie Dauris comme directeur technique et sportif, et on a intégré les gars de Bilou, dont Stan Delbarre, Ronan Le Goff et Ludo Bosser. Je suis sûr qu’on avait l’équipe la plus âgée du plateau du Vendée Globe 2020. L’expérience, ça paie ! »

Yannick Bestaven et Maître CoQ ont décidé de rempiler pour l’édition 2024, avec l’ambition de faire un bateau neuf. Il aura fallu un peu de temps avant de connaître la décision du skipper, vainqueur inattendu même si Christophe Guyony avait prédit le podium : « J’avais dit à Yannick que quatre bateaux neufs pouvaient casser – la crise sanitaire ne leur avait pas laissé le temps d’éprouver totalement la fiabilité -, qu’il pouvait donc espérer être 5e… et sur le podium avec un peu de chance ».

C’est aujourd’hui Roland Tonarelli, directeur général Maître CoQ depuis le début de cette année, qui veille sur le projet de tour du monde. Christophe Guyony, qui a rejoint la branche « traiteur » du groupe LDC, propriétaire de Maître CoQ a transmis le dossier en toute confiance : « Avec Yannick, nous entretenons des relations responsables depuis le début de notre collaboration. Nous avons le plus grand respect pour ces femmes et hommes qui sont capables de s’envoyer dans 60 nœuds de vent et des creux de 10m dans les mers du sud, et Yannick a le respect de l’entreprise et de nos collaborateurs. Yannick est devenu un ami, alors je me permets encore un peu de mettre de l’huile dans les rouages quand cela se révèle nécessaire… comme par exemple quand il faut faire accepter de poser sur les voiles 15 kilos de peinture de plus que les voisins. C’est bien, ça crée des discussions ».