15 Décembre 2022 - 13h51 • 2604 vues

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L’histoire est peu commune : lors du dernier Vendée Globe, Oliver Heer était boat captain de l’un des bateaux les plus à la pointe de la technologie, l’IMOCA HUGO BOSS d’Alex Thomson. Lors du prochain Vendée Globe, le Suisse Oliver « Ollie » Heer sera à la barre de son propre bateau.

Oliver Heer, 34 ans, débute dans l’équipe Alex Thomson Racing comme équipier junior, puis gravit les échelons jusqu’à prendre la responsabilité de l'innovant HUGO BOSS en 2018. Il endosse le rôle de boat captain sur toute la préparation du dernier Vendée Globe, jusqu’à la vente du bateau à Alan Roura (Hublot). Après avoir parcouru plus de 40 000 miles aux côtés d’Alex Thomson, ce dernier lui a suggéré de faire le grand saut et de participer lui-même à la plus grande des courses en solitaire. 

Aujourd’hui, le jeune suisse est skipper d’un plan Farr, né sous le nom de Gitana 80, ayant déjà réalisé quatre tours du monde sans escale, sous les noms de Renault ZE et GAES Centros Auditivos lors des Barcelona World Races, puis sous le nom de Newrest-Matmut, lors du Vendée Globe 2016. En 2020, Romain Attanasio boucle à son tour le Vendée Globe à la 14e place sur cet IMOCA, alors nommé Pure – Best Western.

« Sur le Rhum, c’est le moment de commencer à raconter son histoire »

À son bord, Heer vient de franchir la première étape clé de sa qualification en terminant 32e de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe. Bien que la course ne se soit pas déroulée comme prévu, Heer en retire de nombreux points positifs. En effet, une collision avec le concurrent japonais Kojiro Shiraishi (DMG MORI Global One) à la bouée du Cap Fréhel le premier jour de course a obligé les deux hommes à rentrer immédiatement à Saint-Malo avec des dégâts. Le niveau d'avaries du bateau de Kojiro ne lui permettait pas de poursuivre sa route, tandis que pour Heer et son équipe, il a fallu trois jours et trois nuits de réparations pouvoir reprendre la course. Lorsqu'il coupe la ligne d'arrivée à Pointe-à-Pitre, Heer est épuisé mais néanmoins ravi. Pour lui, cet incident survenu en début de course les rendra, lui et son équipe, encore plus forts et meilleurs à long terme. « Cette Route du Rhum - même si ce n'est pas le résultat que nous voulions - c'est une belle aventure et cela montre à quel point nous sommes déterminés. J'ai essayé d'obtenir des retombées sur la course : c'est le moment de commencer à raconter mon histoire » rappelle Heer, qui partage les compétences de Thomson en matière de communication et de story telling. 

© /DR« Ollie », le parfait profil

« Ollie » a grandi en naviguant sur des Optimist sur le lac de Zurich, à côté de la ville du même nom. Depuis qu'il sait lire, il est un passionné de course au large et a suivi toutes les grandes courses autour du monde en équipage mais surtout en solitaire, le Vendée Globe en tête. Avant d'entrer dans le monde de la voile professionnelle, il a obtenu un diplôme en management et a mené une carrière commerciale en Extrême-Orient. Multilingue, le jeune suisse parle allemand, français, anglais et chinois. Armé d'un esprit vif, il est extrêmement déterminé et pragmatique. 

Bien qu'il poursuive son propre rêve, il avoue que ses choix sont probablement aussi guidés par l’héritage de son père, un homme d’affaires passionné de voile, décédé soudainement à 52 ans en 2014. « La vie est trop courte, il faut faire ce que l'on aime véritablement et ne pas se contenter d’un travail que l’on n’apprécie pas vraiment. Mon père était un marin passionné et c'est de là que vient ma passion. Il voulait faire des courses, des transatlantiques et autres. J'ai l'impression de perpétuer son amour. »

« J'ai suivi le Vendée Globe et les grandes courses dans les magazines. Les marins comme Dominique Wavre et Bernard Stamm étaient mes héros », se souvient-il. Lorsqu'il travaille en Asie, il se rend compte qu'il peut vivre de la voile professionnelle et, à son retour en Europe, il gravit les échelons, devenant capitaine d'un bateau de course IRC Lombard de 46 pieds, Pata Negra, qui connaît un grand succès. C’est après cette expérience qu’il rejoint l’équipe d’Alex Thomson. 

En 2018, lorsque Thomson endommage son bateau à l’arrivée en Guadeloupe, Heer est l’un des premiers sur les lieux. En Afrique du Sud, lorsque le skipper britannique est contraint à l’abandon sur le Vendée Globe 2020, Heer est également présent. C'est sur le chemin du retour de Cape Town vers le Royaume-Uni que Thomson a suggéré à Ollie de se lancer dans sa propre aventure : « En janvier 2021, lorsque nous sommes rentrés du Cap, Alex m’a dit que je ferais mieux de quitter le projet. Il ne nous a pas vraiment dit qu'il allait prendre sa retraite mais je le connais bien et c'était un message subliminal, je le ressentais. Il m'a dit : "Ollie, si tu veux te lancer, c'est le moment." J'ai donc bien réfléchi, je me suis dit : "Je suis jeune, j'ai de bonnes connaissances techniques et j'aime parler aux gens". Je pense que je suis un bon communicant, je ne suis pas introverti. J'ai questionné ma femme et ma mère et elles ont toutes les deux acquiescé tout de suite. Ma femme Theresa a travaillé pour l'équipe HUGO BOSS, elle sait ce que représente une campagne Vendée Globe. Elle m’a dit "Ollie, faisons-le". Nous avons eu une approche professionnelle depuis le tout début. »

Une saison 2023 dense et enthousiasmante 

Actuellement en convoyage depuis la Guadeloupe vers Port-la-Forêt, où lui et son épouse Theresa ont déménagé depuis Hamble en Angleterre, il passera l’hiver à bricoler sur son IMOCA pour préparer la saison 2023. « Nous allons devoir sortir le bateau de l'eau, faire les réparations correctement, car elles ont été faites de manière temporaire, puis regarder les systèmes électriques et réaliser pas mal d'améliorations sur le bateau. Ensuite, le plan est de participer à toutes les épreuves du championnat Globe Series d'ici le Vendée Globe. La Bermudes 1000 race en mai, puis il est question d'une étape de The Ocean Race en équipage jusqu'à Gênes - c'est en cours de discussion - puis ce sera le Fastnet, puis la Transat Jacques Vabre et enfin le Retour à la Base. Nous aurons du pain sur la planche en 2023 », s'enthousiasme-t-il.

« C'est une très bonne chose d'avoir validé ma course de qualification 2022 pour le Vendée Globe. Ce n'est qu'une petite partie, mais elle est cruciale. Maintenant, pour être sûr d'avoir une place sur la prochaine édition, il faut faire et terminer les courses. Il n'y a aucun répit. » Jusqu'à présent, son projet a été largement autofinancé, mais il recherche activement des partenaires. Il s’est rapproché d'une grande marque suisse avant la Route du Rhum. Avec Alan Roura et Justine Mettraux actifs en Suisse, le Vendée Globe est très suivi et il pense que les entreprises vont vouloir s’engager.  

« Nous devons trouver plus de financements. Pour l'instant, c'est très serré. Theresa et moi savons ce dont nous avons besoin. D'un point de vue technique, je sais de quoi j'ai besoin pour avoir un bateau fiable sur la ligne de départ et Theresa sait, du point de vue de la gestion de projet, ce dont nous avons besoin pour réaliser une belle campagne Vendée Globe. Nous sommes tout à fait conscients du budget que nous devons réunir, » conclut-il.  

En attendant, il reste en contact étroit avec Thomson, qui a été l'un des premiers à l'appeler pour l’encourager après la collision sur la Route du Rhum. « Alex m'a dit : "Ollie, j'ai été dans cette situation plusieurs fois, garde le sourire, reste positif". Et quand j'ai passé la Guadeloupe, je lui ai envoyé une photo de l'endroit qu'il avait heurté et je lui ai dit : "Regarde Alex, j'ai réussi !" »